/ / /

berger-rabari---16.JPG

 

 

  COMPLEMENT A L'ARTICLE "LE VOYAGE SANS FIN D'ACHALA ET DES RABARIS"

 

 

  

sciences-et-avenir-logo.jpg copyright.jpg

SCIENCES ET AVENIR

NOVEMBRE 2009 - numéro 753 - pages 72 à 80

rédactrice de l'article : Nadège Monschau

reportage photos : Pierre de Vallombreuse

 

le-voyage-sans-fin-des-rabaris---titre.jpg


Le photographe Pierre de Vallombreuse a suivi les derniers éleveurs nomades du Gujarat, en Inde, dans leur long périple en quête de pâturages.

La caravane s'ébranle.  C'est le début de l'été et la mousson est en retard.  Les dromadaires, chargés de provisions, vêtements, couvertures, lits et ustensiles de cuisine savamment empilés, prennent lentement la route ... et parfois l'autoroute.  Femmes et enfants cheminent à leurs côtés, indifférents aux coups de Klaxon rageurs des poids lourds, éternuant dans les nuages de poussière et les émanations des pots d'échappement.  Non loin de là, les hommes guident patiemment leurs 300 moutons et chèvres, zigzaguant de pré en pré, traversant les voies ferrées, louvoyant entre les fermes, les usines, les poteaux électriques, les champs d'éoliennes, les banlieues pavillonnaires et les exploitations minières.  Dans cette Inde qui se modernise à toute allure, ce cortège issu d'un autre âge détonne, mais n'étonne personne.  Dans le Gujarat, au nord-ouest du pays, les Rabaris, des éleveurs nomades, font depuis toujours partie du paysage. 


Venus peut-être de Perse ou d'Asie centrale, les Rabaris se seraient implantés en Inde voilà une dizaine de siècles, selon l'anthropologue américaine Judy Frater.  Ils auraient d'abord vécu à la frontière actuelle avec le Pakistan, au Rajasthan, exerçant la fonction de chameliers pour les princes de la dynastie Rajput.  Mais, à en croire la légende, ils seraient entrés en conflit avec un souverain qui convoitait l'une de leurs filles et auraient pris la fuite au XIVe siècle : un groupe se serait échappé vers l'est, l'autre vers le sud. « Seuls des récits mythiques expliquent la dispersion géographique de cette caste qui compterait un demi-million d'individus appelés Raikas au Rajasthan et Rabaris au Gujarat », explique Sandrine Prévot, ethnologue au Centre d'études de l'Inde et de l'Asie du Sud.  

 

2000-km.jpg
Voilà déjà neuf mois que la caravane sillonne cet Etat de part en part, en quête de pâturages. Dirigée par Bhikha Bapa, un vaillant septuagénaire, elle touche enfin au but. Dans quelques semaines, ses quarante membres auront bouclé leur périple et regagné leur territoire ancestral, le Kutch. Rien d'une oasis paradisiaque : une zone aride cernée de marécages, de salines et de lagunes, à l'extrême ouest du pays.  Mais là, ils retrouveront leurs proches laissés au village, trop âgés pour entreprendre un si long voyage ou trop jeunes pour quitter l'école.  En famille, ils profiteront de la mousson estivale, qui abreuve les étendues sablonneuses pour offrir de petites prairies et des broussailles qui fournissent le fourrage.  Puis, à l'automne, ils repartiront. 

 

Chaque année, après la saison des pluies, une multitude de cortèges quittent le Kutch pour se disperser aux quatre coins du Gujarat, et parfois jusque dans les Etats voisins du Rajasthan, du Madhya Pradesh ou de Maharastrah, en quête de nourriture pour le troupeau.  "Autrefois, ces grandes transhumances étaient liées à de graves sécheresses.  La plupart du temps, les éleveurs faisaient paître leurs bêtes non loin de leur maison, précise Sandrine Prévot.  Mais depuis une cinquantaine d'années, ils doivent se déplacer de plus en plus loin, de plus en plus longtemps."  Après l'indépendance en 1947, l'Inde a lancé la "révolution verte" qui devait mener à l'autosuffisance alimentaire d'une population en plein boom démographique.  Mais les politiques ont oublié de tenir compte des éleveurs.

 

le-depart.jpg 

Les terres du Gujarat et du Rajasthan ont été privatisées et exploitées à tout-va, irriguées et ensemencées à outrance, gorgées de produits chimiques. Mal conduites, ces réformes agraires ont entraîné une dégradation des sols, un épuisement des ressources et une désertification croissante d'écosystèmes fragiles. Des bois ont été rasés, des parcelles fertiles se sont muées en steppes stériles. Et, pour les Rabaris comme pour les Raikas, les pâturages se sont réduits comme une peau de chagrin.

 

sur-la-route.jpg

 

Au campement, chaque matin, les hommes tiennent conseil pour décider de l'itinéraire du jour et de l'étape de nuit. Avant de rassembler leur troupeau, les bergers partagent l'immuable repas végétarien : thé au lait de chèvre et « chapatis » (galettes de blé sans levain) agrémentés de légumes mijotés aux épices. Vers neuf heures, ils lancent leur troupeau à travers champs. Les femmes et les enfants en bas âge lèvent le camp trois heures plus tard avec la dizaine de dromadaires. Alors que le thermomètre flirte avec les 45 °C, elles filent droit vers l'emplacement du prochain bivouac. Là, elles vont puiser l'eau, ramassent du bois, cuisinent et, quand il reste du temps, brodent vêtements et couvertures. En fin de journée, les hommes les rejoignent, épuisés. Ils doivent encore traire les chèvres, nourrir les chameaux, prendre soin des agneaux nés dans la journée, enlever les épines des pattes des bêtes ... La nuit, ils ne relâchent pas leur surveillance. Des tours de garde sont assurés car la caravane n'est jamais à l'abri d'attaques de « dacoïts », les bandits de grands chemins.

 

au-campement.jpg

 

Fiers de leur identité, les Rabaris doivent faire profil bas quand ils traversent des territoires étrangers, voire hostiles.  « Les conflits se multiplient avec les cultivateurs, qui les considèrent comme des envahisseurs dévastant les champs et épuisant les ressources en eau, constate Sandrine Prévot, qui les a accompagnés pendant deux mois au Rajasthan.  Les policiers et les gardes forestiers les rackettent. Les citadins les raillent. » Certes, les Rabaris trouvent encore des acheteurs pour leurs produits laitiers, leur laine ou leurs moutons.  Mais leurs revenus diminuent.  Et leur image se dégrade. « Il y a cinquante ans, cette caste bénéficiait d'un certain prestige. Aujourd'hui, elle est de plus en plus assimilée à une vulgaire "tribu", analyse l'ethnologue. Les jeunes migrent vers les grandes villes pour devenir employés ou commerçants. »


Bhikha Bapa et sa troupe pressent le pas. La mousson a enfin éclaté et le Kutch n'est plus qu'à une cinquantaine de kilomètres. « Bientôt, nous serons chez nous, plus rien ne pourra plus nous arriver, lâche le vieil homme.  Mais qui va prendre le relais ?  Nous sommes peut-être la dernière ou l'avant-dernière génération d'éleveurs... »  Cette année, Bhikha Bapa n'a trouvé aucun jeune à qui transmettre son expérience.  Dans sa caravane, il n'y a que des enfants de moins de 6 ans, exceptée Geeta Ben, confiée par ses parents.  Cette petite effrontée de dix ans a préféré quitter l'école « parce qu'il n'y avait pas assez de vent ».  A l'arrivée dans le Kutch, son père vient la récupérer.  Il y a trois ans, cet homme a vendu son troupeau pour acheter un lopin de terre et se faire embaucher dans une usine. « Je suis heureux, clame-t-il. Je touche 5000 roupies (70 €) par mois.  Je peux enfin assurer l'avenir de mes enfants. »  Aucun regret ?  Une réponse, lapidaire : « Si, la liberté... » Peut-être reprendra-t-il un jour la route.  D'autres, sédentarisés avant lui, se sont déjà remis en marche.

 

 

 

  UN CLIC POUR LE RETOUR A L'ARTICLE

 

 

Partager cette page

Repost 0
écrit par

statistiques visiteurs

depuis la création du blog